Le blog d'Europe hebdo

19 mars 2010

La crise de l’euro et doubles standards Est/Sud

par Jacques Rupnik


Le passage de la crise financière et économique de 2008‐2009 à la crise des États et de l’euro au début de l’année 2010 est un révélateur de lectures contrastées de la crise et de différences de traitement entre Est et Sud au sein de l’UE. On pourrait résumer par la formule : il faut être d’autant plus rigoureux à l’Est que l’on a été laxiste au Sud.

Dans l’analyse de l’impact de la crise internationale depuis deux ans, ce qui a prévalu dans les médias et le discours politique français, c’est l’idée que la France a bien résisté grâce au rôle important de l’État dans son économie alors que les plus touchés seraient les pays de l’Est qui avaient succombé aux sirènes du libéralisme économique. Or, s’il est vrai qu’à la lumière de la crise, ces derniers découvrent que le modèle anglo‐saxon n’en est plus vraiment un (puisque c’est de Wall Street et de la City que nous est venue la crise), ils s’efforcent aussi de corriger l’image globalisante et simplificatrice répandue en Europe occidentale. Les pays d’Europe centrale résistent plutôt mieux à la crise que l’Europe de l’Ouest, et la Pologne, le plus important pays de la région, est le seul pays de l’UE à ne pas être en récession (croissance 1,5 % en 2009). La région subit les effets de la crise sans en être responsable. Il existe cependant un second groupe de pays au premier rang desquels la Hongrie et la Lettonie qui, avec l’affaiblissement de leurs monnaies, n’arrivent plus à rembourser les excès de crédits autrichiens et scandinaves libellés en euro. Ces pays ont fait appel au soutien du FMI et adopté des politiques courageuses d’austérité et des mesures drastiques pour réduire les déficits qui seraient improbables à l’Ouest et surtout au Sud de l’Europe.

Car pendant que l’on dissertait sur le désastre à l’Est le problème était au Sud. Il ne concernait pas seulement les excès du libéralisme, mais ceux de l’endettement des États. On peut trouver choquant que des milieux financiers sauvés de la catastrophe par l’intervention massive des États s’attaquent aujourd’hui à des États jugés vulnérables. Mais il ne sert à rien, en cas de fièvre, de maudire le thermomètre. Le cas de la Grèce, vu d’Europe centrale, révèle des lunettes à double foyers chez les Occidentaux. Alors qu’on exige des nouveaux membres de l’Union de remplir à la lettre les critères de Maastricht pour rejoindre l’euro (la Slovénie et la Slovaquie l’ont fait en janvier 2007, avant la crise) on a toléré leur non‐respect par la triche, la falsification ou simplement le fait accompli pour certains pays du Sud, à commencer par la Grèce. Dans le différent qui oppose la France et l’Allemagne dans l’approche de la crise grecque et celle de l’euro (et que Mme Lagarde a rendu public par son interview dans le Financial Times) les nouveaux membres de l’UE se sentent plus proches de Berlin que de Paris. Car les suspicions allemandes envers l’entrée des pays du “Club Med” se sont avérées justifiées. Et l’étonnement du Frankfurter Allgemeine Zeitung (« Faut‐il que les Allemands reportent l’âge du départ à la retraite de 65 à 67 ans pour que les Grecs puissent garder le leur à 61 ans ? ») est largement partagé à l’Est. L’idée qu’en cas de difficulté « l’Allemagne payera » au nom du sentiment de culpabilité hérité de la deuxième guerre mondiale (voir les propos du Maire d’Athènes considérant le sauvetage des finances grecques par l’Allemagne comme des réparations de guerre !) n’est invoquée par personne en Europe de l’Est où les traumatismes de l’histoire avec le voisin allemand sont pourtant plus profonds qu’en Grèce. M. Papandreou a fait une tournée internationale pour dénoncer (à juste titre) les spéculateurs. Il serait plus écouté s’il persuadait d’abord ses compatriotes que payer leurs impôts est un acte de civisme démocratique (« no taxation without représentation »). La Grèce fut le grand bénéficiaire des fonds européens (3 % de son PNB pendant 30 ans) et n’avait pas hésité à exercer sa capacité de chantage au moment de l’élargissement de l’UE : si vous ne prenez pas Chypre, on bloque l’élargissement à l’Est. Résultat : on a pris Chypre alors même que les Chypriotes grecs refusaient le plan pour surmonter la division de l’île. La conditionnalité, elle aussi, est à géométrie variable.

Vues d’Europe centrale les conclusions provisoires de la gestion de la crise de l’euro sont les suivantes : La première, comme l’a rappelé Leszek Balcerowicz, le père de la réforme économique polonaise et président du think tank Breugel qui s’exprimait au Club des Européens à Paris, c’est que les États en faillite doivent d’abord admettre leur responsabilité et apporter leurs remèdes avant de s’en remettre à un sauvetage qu’interdisent les traités. Puisque le FMI fut jugé par l’UE comme adéquat pour l’aide à des pays de l’Est en difficulté, pourquoi serait‐ce inacceptable pour la Grèce de se tourner vers le FMI disposé à le faire plutôt que vers un FME encore inexistant ? La crise de l’euro peut être salutaire car elle fait avancer l’idée d’un gouvernement économique européen, dit‐on à Paris. Et Balcerowicz d’ajouter : à condition de provoquer une “thérapie de choc” dans la gestion de la dette et des finances publique à l’échelle européenne.

Il est logique que les pays de la zone euro se soucient d’abord d’aider les membres en difficulté plutôt que des candidats potentiels. Et il n’est pas aisé de s’attaquer aux déficits quand on est en récession. Mais au‐delà des perceptions contrastées et de la crise de l’euro une chose paraît certaine : les critères pour les futurs candidats est‐européens à l’euro seront d’autant plus rigoureux qu’ils furent peu respectés par les pays du Sud. Et surtout : l’hypothèse de l’élargissement de la zone euro vers l’Est dépendra de l’assainissement préalable de la dette et des finances publiques au Sud. Autrement dit : reporté aux calendes grecques !


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